« Dialogues » par Roberta Garieri

Une conversation avec Luc Lapraye

Nov 13, 2017 45 min read By: admin 0 Comment

Roberta Garieri : Je voudrais commencer par une question très simple : quel a été votre point de départ dans l’art ?

Luc Lapraye : Mon point de départ dans l’art a été à l’âge de 55 ans, quand j’ai ressenti le besoin de lire des livres sur l’art. Au lieu de prendre le temps de déjeuner, je me suis nourri pendant plusieurs années de milliers d’images, en feuilletant dans les boutiques « en libre service » les livres consacrés à l’art contemporain.

R.G. : Votre rapprochement à la connaissance de l’art est intéressant, même si j’imagine que vous aviez déjà une implication créative dans votre travail dans l’ingénierie…et en général dans la façon dont vous modeliez votre propre existence. À ce moment là, étiez-vous déjà un amateur de l’univers artistique ?

L.L. : J’ai toujours été curieux avec un goût prononcé pour la découverte de nouvelles choses, mais le monde de l’art contemporain m’était complètement étranger.

R.G. : Dans un article de 2015, Marion Zilio, critique d’art et commissaire d’exposition, vous a défini un
« imposteur dans le vrai » qui a donné le titre au texte. Pourriez-vous préciser cette définition ?

L.L. : Marion considère en art que l’imposteur est une personne qui n’est pas dans la posture, pour un artiste ce n’est pas négatif c’est même sain !

R.G. : Je suis d’accord! Et il me semble que vous choisissez l’ironie pour visualiser et créer des nouvelles
relations entre les choses et ses significats…

J’aime bien pratiquer l’humour et l’ironie, l’autodérision également surtout appliquée aux autres.

R.G. : Nous sommes dans la deuxième moitié du XXème siècle : sans refuser le marché de l’art, les artistes conceptuelles voulaient le conquérir en le révolutionnant. Qu’est-ce- que en pensez-vous à l’heure actuelle ?

L.L. : Personnellement, je ne veux pas révolutionner le monde de l’art, je cherche simplement à m’exprimer à travers l’art, comme un écrivain avec les mots ou un compositeur en composant. J’aborde les sujets qui me tiennent à cœur comme l’amour, le sexe, la religion, la mort et surtout, de plus en plus, la protection de notre belle planète.

R.G. : Vous avez réalisé le diptyque Art Market & Art History . L’opposition entre le noir et le blanc (sans souligner toutes les attributions de sens que nous pouvons donner aux deux couleurs) exprime l’incompatibilité entre deux monde : le marché de l’art et l’histoire de l’art.
Comme les deux couleurs choisies pour le représenter, pensez-vous que ces deux mondes de l’univers artistique, en tant que antithèse parfaite, montrent une complémentarité des contraires ?

L.L. : Je mets volontairement en opposition l’Art et le Marché de l’Art, mais en fait les deux existent et cohabitent. Ce n’est pas l’un ou l’autre, c’est l’un et l’autre, tout n’est pas blanc ou tout n’est pas noir, il y a aussi du gris, il y a également du gris clair et du gris foncé !
Je ne juge pas, je dis simplement que les deux mondes existent. Un artiste peut très bien vouloir vivre confortablement de son travail, de son vivant et un autre préférera passer à la postérité. Personnellement, je préfère la deuxième version mais les deux sont défendables.

Artmarket&arthistory, 2015, Diptyque Canvas Acrylic, 1 m x 1 mArtmarket&arthistory, 2015, Diptyque Canvas Acrylic, 1 m x 1 m

R.G. : Il me semble que dans votre travail il y ait une volonté de visualiser les mécanismes omniprésents du système de marché dans cette course à la production de valeur. Quelles réponses voulez-vous nous donner ?

L.L. : Au début de ma recherche, j’entendais souvent les gens dire : « c’est à cause du marché », « le marché est opaque ». Cela m’a donné l’envie de l’analyser; je l’ai mimé de manière iconoclaste, en lui supprimant sa valeur artistique, en le décomposant en 10 strates de 1 €m2 à 1 milliard €/m2, en le ramenant à un simple produit commercial.

R.G. : Dans certains travaux vous utilisé des matériaux au lieu d’en produire des nouveaux. Pourquoi ? Je pense par exemple à Tiger, aujourd’hui exposé à Port Tonic Art Center ?

L.L. : Oui, je préfère utiliser des matériaux existants dans le but de minimiser l’impact carbone de mon travail. Je pars également d’un objet existant ou d’une idée, d’un sujet qu’un artiste a déjà abordé dans le passé pour essayer de l’amener plus loin ou dans une direction différente.

Vanity, Art Center Port Tonic, 2017, Metal, 6 m x 5 m x 4 mVanity, Art Center Port Tonic, 2017, Metal, 6 m x 5 m x 4 m

R.G. : Quel est l’histoire de Tiger ?

L.L. : J’ai découvert Mother l’araignée de Louise Bourgeois à Bilbao, j’ai été intrigué par les œufs en marbre blanc présent dans son l’abdomen, j’ai alors imaginé que ces œufs étaient le résultat d’une folle nuit d’amour entre l’araignée et un moustique. Après éclosion des œufs des mutant sont apparus, mi araignée mi moustique, ils avaient perdu leurs ailes, gagnés un dard et possédaient 7 pattes !

R.G. : Pouvez vous me parler de votre reconversion du monde de l’ingénierie à celui de l’art. Lequel a été le tournant ?

L.L. : Mon premier métier a été Ingénieur et à ce titre j’ai crée et réalisé des projets. Maintenant, en tant qu’artiste, j’imagine et je crée également des projets qui sont devenue artistiques. J’ai choisi ce métier d’artiste plasticien pour pouvoir le pratiquer jusqu’à mon dernier jour et car j’ai la volonté de laisser une trace de mon passage sur terre, comme je l’ai peint sur un dytique: Mourir une fois oui (en blanc) Mourir deux fois non (en noir).
Quand je dis mourir deux fois c’est mourir par oubli, ma peur c’est que personne ne se rappelle que j’ai existé au XXIème siècle!

R.G. : J’imagine que Paris a été la ville où vous avez commencé…Comment vous êtes-vous orienté ?

L.L. : Tout c’est passé très vite. Le 25 mars 2015 Marion Zilio, critique d’art, a écrit sur mon travail un article dans le magazine BoumBang intitulé Un imposteur dans le vrai. Le jour même la galeriste Gabrielle Maubrie m’a appelé et m’a proposé de faire une exposition personnelle pour le mois suivant et j’ai réalise toutes les pièces en un mois. Le vernissage de Loi Carrez  a eut lieu le 28 mai 2015.

En 2016 la galeriste Laure Roynette m’a accueilli pour une exposition personnelle intitulé Thesquaremeter qui évoque le fossé grandissant entre Art et Marché de l’Art, puis une exposition intitulé Dandelion pour le Hors les murs du YIA 2016.

Dandelion, YIA PARIS 2016, Mairie du 3ème, Metal, 5 m x 5 m x 4 mDandelion, YIA PARIS 2016, Mairie du 3ème, Metal, 5 m x 5 m x 4 m

En 2017 j’ai participé à l’exposition intitulée L’Actuel à la galerie Episodique de Paris, puis à Port Tonic Art Center pour l’exposition de Vanity, une sculpture métallique qui représente un moustique mutant.

R.G. : Les visuels en 3D que l’on peut voir sur votre site font partie de votre manière d’expérimenter ? L’œuvre est virtuellement terminée avant d’être présentée dans un espace physique…J’aimerai savoir d’où commence votre processus de création…

L.L. : Mon processus de création comporte 5 étapes. La première c’est l’Idée qui nait dans mon esprit, la deuxième c’est la réalisation d’une ébauche au crayon sur une feuille A4 datée et signée, la troisième fait appel à un infographe qui met en situation l’Idée, la quatrième c’est la construction d’un prototype d’une maquette et la dernière étape c’est la réalisation et l’exposition de l’Idée dans un lieu.

Plus d’informations sur l’artiste: www.luclapraye.com

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