« Dialogues » par Roberta Garieri

Une conversation avec Ettore Favini

Déc 10, 2017 61 min read By: admin 0 Comment

Roberta Garieri : Je reviens sur une réflexion que tu avais avancé à Port Tonic Art Center cet été, pendant ta résidence. Nous parlions du faire artistique, de ton rôle de professeur aux Beaux Arts et de la volonté de transmettre à tes étudiants l’idée selon laquelle chaque personne peut être artiste (tu avais donné l’exemple du barman). Joseph Beuys me vient à l’esprit, quand en 1979, invité par un groupe d’étudiants pour réfléchir autour de « Qu’est-ce que l’art ? », il parle de cela comme « une sorte de science de la liberté ». Pouvons nous reprendre de ce point ?

Ettore Favini : L’art doit être liberté de pensée, d’action et aussi une voie nécessaire de fuite d’une réalité toujours plus insupportable. À l’intérieur de l’œuvre chacun de nous doit être libre de faire tout ce qu’il veut, libre de sortir des conventions, de détruire les tabous ou de faire des déclarations qu’il ne ferait pas dans la réalité. Une liberté qui doit être pour tous et pas seulement accordée aux artistes. C’est pour cela que je suis très proche de la célèbre expression « Chaque homme est un artiste » de Joseph Beuys, une sorte de manifeste qui souligne le concept d’art totale qui de l’expérience esthétique amène au vécu quotidien. Dans mon travail j’essaie de faire ça : pratiquer un art en tant qu’expérience totale.

 

R.G. : Mais reconnaître que cette liberté nous appartient et qu’elle doit être dans la nature même de notre être dans le monde n’est pas garanti. Il peut arriver de devoir activer une dés-identification pour après revenir à soi même. T’est-tu déjà confronté avec cela?

E.F. : Voyager m’oblige souvent à une condition de solitude dans laquelle j’ai la possibilité de réfléchir et de me perdre à certains moments. Je me suis retrouvé souvent seul, sans parler avec personne pour plusieurs jours et il s’agit des meilleurs moments pour appliquer ce processus de détachement de soi. En réalité, je ne sais pas si ce processus de dés-identification s’est vérifié, je ne suis pas sûr.

R.G. : En parcourant une partie de tes travaux j’ai entrevu une linéarité (pas seulement dans le travail présenté, mais aussi dans tout ce qui le précède et, en même temps, dans la partie discursive qui l’accompagne)… comme s’il n’y avait pas de blocages. Existe-t-il dans ta pratique une frontière qui sépare d’un coté l’anticipation de l’évolution de ton travail et de l’autre coté le laisser aller sans prévisions ? Éventuellement comment l’établis-tu cette frontière ?

E.F. : Je considère mon travail comme l’écriture d’un roman autobiographique, dont les chapitres sont « écrits » pendant la vie. Ce que je réalise est lié aux expériences que je vis, aux personnes que je rencontre, il n’ y a pas de calcul, mais un flux d’expérience. Clairement le travail conclu (que je considère comme toujours ouvert) aide la naissance du travail successif, mais dans certains cas je reprend des idées du passé ou des travaux laissés à moitié qui m’offrent la possibilité de continuer un discours que j’avais seulement esquissé. Il s’agit de notes éparpillées qui, seulement à la fin, pourront se lire dans leur ensemble.

 

R.G. : De quelle manière agit le hasard dans tout cela ? Considères-tu la possibilité d’un échec ?

E.F. : Le hasard est fondamental, je pense t’avoir fait l’exemple du voyage. J’aime souvent voyager sans beaucoup me documenter, même si désormais notre culture encyclopédique ne nous permet pas d’ignorer et cela parce que j’aime me laisser surprendre du lieu, je ne veux pas.  Le voyage, comme le travail de l’artiste, prévoit des changements de programme, des déviations imprévues, où le hasard dicte la loi et l’échec plane toujours. Il s’agit d’une partie importante, sans, il n’y aurait pas de stimulation à travailler.

 

R.G. : Y a-t-il un lien entre les premiers travaux (je pense à Ipotesi d’infinito – Hypothèse d’infini) et les derniers? Qu’est-ce qui résonne aujourd’hui de ce passé?

E.F. : À la base de mes œuvres il y a les personnes que j’ai connu et rencontré, leurs vies et la mienne. Il s’agit toujours de travaux chorales, des grands portraits où les personnes directement ou indirectement participent à la construction ou à la réception de l’œuvre.  Dans Ipotesi d’infinito (Hypothèse d’infini) un groupe de personnes est repris pendant qu’ils se tiennent par la main et créent le lemniscate: le symbole de l’infini (∞). Aujourd’hui, certaines d’entre elles ne sont plus là, d’autres sont arrivées, mais cette image est toujours présente, comme si je pouvais continuer à la réitérer. De la même manière, dans les derniers travaux la présence physique des personnes disparaît (même si elle n’a jamais été aussi visible), mais les traces qu’elles m’ont laissé, qui peuvent être des dessins, des pensées ou des tissus, font émerger leur présence physique. Ce qui change est le type de représentation, mais ma recherche est la même.

R.G. : Dans un entretien il y a quelque temps tu parles de continuité, en expliquant comment la fin de chaque projet constitue le début pour celui d’après. Bien que dans l’aspect formel des projets soient isolés, pouvons-nous penser qu’il y a une intrigue comme dans une œuvre narrative ? Quelle est l’histoire que tu veux nous raconter ?

E.F. : Il ne s’agit pas de projets isolés, simplement le type de représentation change selon le temps, selon mes mutations, pour s’adapter à ce que je veux montrer en ce moment. Comme je disais auparavant, mon œuvre veut être dans l’ensemble une sorte de récit qui se nourrit des histoires mineures, souvent périphériques, pour nous restituer un récit historique/autobiographique qui raconte des changements sociaux, économiques, écologiques de notre présent.

Mediterraneo, plaster, pigment, wood, Ø 22 cm, 2017Mediterraneo, plaster, pigment, wood, Ø 22 cm, 2017

R.G. : Je voudrais passer à la série sur la Méditerranée. À quelles dimensions ouvre l’idée de cette mer dans ton travail?

E.F. : Cette question présuppose une série de réponses longues et très diverses, mais je vais essayer, en simplifiant beaucoup, de circonscrire tout dans une seule réflexion. La Méditerranée a été le berceau de certaines des civilisations les plus anciennes de notre Planète : en Grèce la philosophie et la civilisation occidentale prennent forme, alors que au Moyen Orient né la mathématique, les romains ont établit sur leurs cotes l’empire le plus étendu et durable et les trois religions parmi les plus importantes au monde se sont diffusées. La voie de la soie partait du Mare Nostrum et des navigateurs habiles, jusqu’en 500, avaient constitué un réseau de commerces florissants dans le monde entier connu jusqu’à ce moment là. Cette mer, partagée par vingt-deux pays avec des langues, cultures, religions, croyances, usages et coutumes différentes, a réussi à se « métisser» et c’est pour cela que souvent nous nous reconnaissons avec nos voisins. Dans mon travail je voudrais mettre en lumière ces similitudes, forcer certaines convictions pour créer une « batardisation » culturelle, où tout est mélangé et où il est difficile de reconnaître l’Italie du Maroc ou la Croatie de l’Espagne. Personne n’est propriétaire d’un patrimoine ou d’une langue, car dans la Méditerranée tout se partage et personne ne devrait se sentir étranger.

 

R.G. : Les travaux réalisés récemment naissent en explorant les terres qui l’entourent (la Méditerranée)… Qu’est-ce qui a donné origine à cette traversée? Jusqu’à un certain moment tu as travaillé sur le paysage italien, si je ne me trompe pas. Je perçois, maintenant, une volonté de « cartographier » lieux, histoires et mémoires dans la direction d’une histoire connectée qui privilégie la visualisation de réalités (sociaux, économiques, politiques) négligées de la culture officielle, de type eurocentrisme et occidentaliste.

E.F. : Ce travail, qui sera long et qui occupera mes prochaines années, naît du voyage en Sardaigne pour la première exposition « Arrivederci » (Au revoir), où j’ai commencé à voir les similitudes et les paradoxes de ce que nous considérons comme patrimoine culturel italien ou occidental. En étudiant le patrimoine du symbolisme textile sarde, je me suis aperçu des affinités présentes dans beaucoup des produits artisanaux qui existent dans d’autres cultures, vues comme lointaines et j’ai ainsi décidé de les étudier de manière plus approfondie. A partir des premiers voyages, je réalise que à travers le langage utilisé dans le tissage nous parlons des mêmes choses, nous utilisons les mêmes symboles, en Italie comme en Albanie, en France comme au Maroc, grâce à cette mer qui ne nous a pas divisés, mais au contraire elle nous a réunis.

Genova, wool, linen, cotton, silk, copper, paillettes, 2016 dx: Arazzo (Pink Sardinian), wool, linen, cotton, naturals pigment, Portland, zinc oxide, silicates of sodium, 2016 installation view at MAN Museum, Nuoro (I) photo credit ConfinivisiviGenova, wool, linen, cotton, silk, copper, paillettes, 2016 dx: Arazzo (Pink Sardinian), wool, linen, cotton, naturals pigment, Portland, zinc oxide, silicates of sodium, 2016 installation view at MAN Museum, Nuoro (I) photo credit Confinivisivi

R.G. : En tant qu’artiste et enseignant italien qui vit un moment historique où nous nous heurtons avec le devoir de se raconter, pas plus selon le model des aires culturelles, mais plutôt en assumant une optique transversale, que peux-tu nous dire du chemin pris par l’art italien à ce propos?

E.F. : Toujours plus je m’aperçois que l’art italien est à la dérive. Au niveau international, nous ne sommes presque pas tenus en considération et l’art a choisi de suivre des modèles qui ne lui sont pas propres, se rendant moche/maladroit. Le monde de l’art est en train de se transformer en un générateur d’événements qui n’a pas besoin d’artistes, mais des stars que le système consomme et crache en continuation. L’Italie n’arrive pas suivre ce mécanisme qu’elle interprète de manière artificielle, donc elle reprend du passé les années glorieuses des mouvements des années ‘60/’70/’80 et en particulier l’Arte Povera qui est en train de créer une ombre longue sur les générations qui l’ont suivi.

Je crois qu’il y a aussi un problème de contenus, qu’est ce que les artistes italiens racontent aujourd’hui ? Il y en a qui savourent le passé avec une attitude nihiliste vers le futur, qui cherchent a se faire interprète d’un Néoréalisme 2.0, qui font des masturbations plus ou moins intimes et personnalistes et qui cherchent à imiter des situations et des langages plus internationaux, enfin a créer sans le savoir un nouveau mouvement : le trendysme. Ils ne sont pas beaucoup à réfléchir sur la contemporanéité d’un Pays à la dérive au niveau politique, économique, social et écologique. L’Italie n’est plus « La dolce vita » de Fellini, la « Cinquecento » et le boom économique, les années de plomb, il est un Pays totalement transformé, pourquoi ne pas parler de cela ?

 

R.G. : Pour terminer, as-tu déjà réalisé une exposition qui a représenté une synthèse de ton travail jusqu’à aujourd’hui? Si pas encore, comment l’imaginerais-tu?

E.F. : Mon travail est une recherche continue, je ne pense pas en avoir autant pour tirer les conclusions.

Au Revoir, cotton fabric, wool, environmental installation, 2017, installation view at PTAC, Les Issambres (F)Au Revoir, cotton fabric, wool, environmental installation, 2017, installation view at PTAC, Les Issambres (F)